Tu Quoque...

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Hier, fin d'après-midi, Fabien et moi patons vers Bastille. Histoire de prendre l'air. Comme on est très "chats" tous les deux, on passe devant les mêmes boutiques. On entre chez où j'ai mes habitudes vestimentaires, et on discute un peu avec la vendeuse. La boutique est très bien située, marche plutôt bien même si les chiffres d'affaires ont diminué mais les vendeuses craignent pour leur poste. "On n'est pas à l'abri. Si ça ne marche pas assez..." Ce qui me rappelle d'ailleurs ce que m'a dit un ami lors d'un déjeuner l'autre jour sur certains gros groupes d'édition qui virent les bouquins qui ne font pas "5 000", "10 000" ou "50 000" ventes (c'est selon) et s'étonnent de ne plus avoir de fond. Bref. Je n'ai pas encore regardé le documentaire  La mise à mort du travail mais ça ne saurait tarder. Et j'ai lu ce matin les articles de Médiapart consacrés à la souffrance au travail : la ministre a envoyé une lettre à différents chefs d'entreprise dont l'état est actionnaire. Ci-dessous des extraits via Médiapart :

«Les événements tragiques qui se sont produits au cours des dernières semaines chez France Télécom ont amené le Gouvernement à réagir promptement et vigoureusement [...] Je vous demande, de la même manière, de veiller tout particulièrement à la politique de votre entreprise en matière de gestion et d'accompagnement des salariés.» «Je souhaite en effet que les entreprises dans lesquelles l'Etat est actionnaire soient exemplaires [...] Tout effort d'adaptation qui serait nécessaire pour renforcer la compétitivité de votre entreprise doit impérativement être mené dans le cadre d'une stratégie durable d'accompagnement humain.» Et la ministre de demander des précisions sur la façon dont l'entreprise anticipe ses mutations, ainsi que «l'existence d'éventuels dispositifs de détection et de prévention des situations de détresse ou de fragilité».


A quoi va servir ce courrier? Le ministère de l'économie, sollicité à de très nombreuses reprises, n'a pas retourné notre appel. Pour lire l'intégralité de l'article c'est de ce côté.

J'ai prolongé un peu avec des articles sur les suicides d'employés, en particulier celui qui a eu lieu en été, à France télécom. Voici deux extraits de l'article :

Dans la nuit du 13 au 14 juillet, Michel D. s'est suicidé. Michel D. était cadre chez France Télécom, sur le site de Réattu, à Marseille. Il avait 51 ans. En guise d'adieu, il a laissé une lettre d'une écriture fragile, raturée à de multiples endroits, datée du jour même. La lire était si éprouvant que ses collègues ont préféré la retranscrire sur ordinateur. Michel avait précisé, dans l'en-tête, que cette lettre devait être diffusée à ses «collègues de travail et aux délégués du personnel». Dans ce document d'une page, l'homme prend soin d'expliquer son geste: «Je me suicide à cause de mon travail à France Télécom, écrit-il en soulignant la deuxième partie de la phrase. C’est la seule cause. Urgence permanente, surcharge de travail, absence de formation, désorganisation totale de l’entreprise. Management par la terreur ! Cela m’a totalement désorganisé et perturbé. Je suis devenu une épave, il vaut mieux en finir.» Méthodique, il prend soin de démentir, par avance, les probables supputations que l'on ne manquera pas de faire pour tenter d'expliquer son geste : «Je sais que beaucoup de personnes vont dire qu’il y a d’autres causes que le travail (je suis seul, non marié, sans enfant, etc.). Certains sous-entendent aussi que je n’acceptais pas de vieillir. Mais non, avec tout ça je me suis toujours bien débrouillé. C’est bien le travail l’unique cause.» Michel est mort le 14 juillet. Depuis, d'autres collègues de France Télécom ont mis fin à leurs jours à Besançon, à Paris, à Annecy. D'autres ont tenté de le faire, à Troyes, et quelques jours après Michel, un collègue lyonnais qui travaillait dans la même unité. Cette série sans précédent de drames a mis en lumière la gestion des hommes dans l'ex-entreprise publique, détenue seulement à 27% par l'Etat désormais. Management musclé, admet la direction, qui vient de sacrifier le numéro deux du groupe, l'homme chargé des opérations. «Management par la terreur», accuse Michel dans sa lettre.

Il y a quelques années, Réattu appartenait à la pépite du groupe, Orange, la filiale de téléphonie mobile. «C'était la période faste, l'ambiance était chaleureuse, on faisait des barbecues, on se voyait pas mal en dehors du bureau, un peu comme une famille», raconte Anne-Marie Lucchetti. Cet âge d'or a pris fin en 2005, dit-elle, quand la filiale a été absorbée. «On a intégré France Télécom, ses restrictions budgétaires et ses restructurations permanentes. Peu à peu, tout ce lien social s'est brisé. On n'a plus eu de fête. Les ressources humaines, ça passait par Internet désormais. On a peu à peu individualisé les salariés, chacun devant son ordinateur.»


L'intégralité de l'article se lit par ici. Médiapart toujours.

Autour de moi, à différents degrés et quel que soit le type d'entreprise finalement, on me rapporte les mes choses : salariés isolés ou déshumanisés, "tu as déjà de la chance d'avoir un boulot", "il y en a dix qui attendent pour prendre ta place", "on n'a pas atteint nos objectifs" (à la question : pourquoi n'a-t-on pas d'augmentation puisqu'on a fait  Nmillions de bénéfices, soit 10% de plus que l'an dernier ? ), des gens sous surveillance, un management incompétent mais là par copinage ou pour "faire du chiffre", auquel on sert des stages de communication à gogo pour mieux manipuler les salariés (un peu quand même...), du harcèlement aussi - un exemple, encore trouvé sur Médiapart :

Plusieurs messages électroniques échangés avec ses supérieurs, dont Mediapart a pu prendre connaissance, attestent que les relations avec sa hiérarchie d'alors étaient tendues. Le 20 janvier 2009, le cadre évoque, dans un mail adressé à un responsable de son service, les «discours agressifs excessivement habituels de ta part». Le 30 janvier, il écrit à ce même responsable : «Tes relances incessantes auprès de XX et de XX [deux personnes chargées du suivi des absences, ndlr], ainsi que tes mails me demandant heure par heure, jour par jour et souvent une ou deux semaines après ma position géographique dans la société ne relèvent pas d'un contrôle objectif d'un manager mais d'une traque incessante, alors merci de ne plus me répondre qu'il suffit de répondre à tes mails qui se multiplient à une vitesse vertigineuse.» Dans un autre message envoyé le même jour, il évoque de la part de ce même manager un comportement «excessivement intrusif». Le 3 février, alors qu'il est en arrêt maladie, il demande des explications au sujet d'un retrait de 1000 euros sur sa paie : «Pourriez-vous m'expliquer pourquoi je n'ai pas été prévenu de cette initiative me privant de 40% de mes revenus sans préavis? Je ne vais pas pouvoir éviter une interdiction bancaire et vous devrez répondre de ce préjudice que vous me faites subir devant les autorités compétentes, j'ai deux enfants à charge, je ne dispose pas d'autres revenus que ceux de mon travail au sein de GDF Suez (...) De toute façon, tout ceci n'est que l'énième manifestation du harcèlement moral dont je fais l'objet depuis plusieurs mois et qui me conduit à développer les symptômes anxio dépressifs réactionnels et me prive de ce qui m'a toujours fait avancer, ma force de travail.» Le 5 février, Samuel L. se confie dans un message électronique envoyé à un élu syndical. Dans ce message, il aborde son éventuelle convocation devant le conseil de discipline: «Je veux simplement évoquer les conditions particulièrement difficiles de ma vie perso et pro actuelle et parler des désordres qui m'ont amené pour la première fois de ma vie à être arrêté par un médecin pour des problèmes de dépression avec un libellé éloquent : symptômes anxio dépressifs réactionnels, on sait tous les trois ce qui me fait aussi mal vivre la situation. Par contre, il faut absolument que je trouve une porte de sortie car je ne peux pas retourner dans ce service.»

L'intégralité de l'article se lit par là.

Je ne suis pas directement concernée par la question, je veux dire par là qu'écrire chez soi dans son bureau est   moins stressant que subir un patron et des collègues toute la journée (même si le stress, la pression, etc. ne sont parfoispas évités). Mais mes proches le sont - à différents degrés, à qui l'on fait bien sentir qu'un "4/5ème  de temps de travail", c'est un "privilège" (alors que c'est un choix), ou encore à qui l'on fait miroiter l'esprit grande famille  (sous-entendu : si tu bosses 40/50h c'est normal, pour la famille et les amis"), ou des gens à qui l'on parle de politique de dégraissage, etc. La médecine du travail, pieds et poings liés par l'employeur, est souvent impuissante, puisque c'est le système lui-même (politique de l'actionnaire, déshumanisation totale des employés considérés comme des entités remplaçables, à la merci d'un licenciement de plus en plus à l'américaine) qui devrait être changé... mais quand on se dit que l'ultime solution pour être entendu - à peu près - c'est le suicide (puisque la grève est décriée, les manifs ne servent à rien, etc.) on se dit qu'il y a du boulot.

En conlusion...
J'avais écrit, l'an dernier, une nouvelle ouvertement marxiste pour Boules de Feu  et droits sociaux, un AT pour une anthologie qui aujourd'hui est en standby. Pas nécessairement très tendre, mais voilà...
Je vous en livre quelques extraits aujourd'hui (l'intégralité sera lisible dans l'anthologie) :

Les forges du Démiurge

Je suis méchant, malhonnête, dépourvu de scrupules, sans esprit mais l’argent est vénéré, aussi le suis-je de même, moi, son possesseur […] Moi qui puis avoir, grâce à l’argent, tout ce que désir un cœur humain, ne suis-je pas en possession de toutes les facultés humaines ? Karl Marx

Rien ne se perd. Rien ne se gagne. Tout se transforme. Anaxagore.

Hier, on a enterré Argos. Cela m’a fait bizarre, de le voir ainsi, enveloppé dans ce suaire couleur de cendres. Lui qui avait, des années durant, dominé les nôtres d’une bonne tête, paraissait faible et chétif. Pitoyable. Je n’ai pas vu le visage du mort, mais j’ai entendu ma mère et Macris en parler. Selon eux, ses traits creusés par l’épuisement, sillonnés de rides trop précoces, étaient ceux d’un vieillard souffreteux - et non d’un Titan. Argos est mort pour sa femme et ses fils, donnant sa vie pour assurer leur maigre pitance et leur épargner l’enfer des Galeries, les mines du Tartare. Comme beaucoup d’entre nous, il a épuisé son énergie vitale, espérant qu’un jour peut-être, le feu qui s’écoulait de son être se métamorphoserait en or. Le forgeron s’est trompé. Tous, se sont trompés. Et sa famille n’a plus rien. Sa veuve a versé jusqu’au dernier drachme pour les funérailles. Mais, sans ce sacrifice, l’âme d’Argos n’aurait jamais pu trouver la paix. Macris a proposé de les accueillir quelques temps en sa demeure. Hélas, c’est provisoire. Les Titans ne parviennent même pas à subvenir décemment aux besoins de leur famille. Comment pourraient-ils venir en aide aux voisins ? Aujourd’hui, les cadavres s’accumulent dans les fosses communes et alimentent les feux des Forges. Et nul n’a la force de se révolter.
[...]
Endoctrinés par le Démiurge, modelés par les Administrateurs, leurs lois et leurs décrets, les Titans, peu à peu ont été dépouillés de leur âme, de leur cœur, de leur créativité. Travailler plus, toujours plus pour satisfaire aux demandes de leurs supérieurs ; investir plus, toujours plus, dans les fonderies – « se dépouiller d’un rien pour gagner gros » ; et crever plus, toujours plus, en essayant d’épargner aux siens une existence de misère. Les cadavres disparaissent par groupes de cinq, six chaque jour. Les forgerons sont de moins en moins nombreux – et les survivants n’ont d’autre choix que prendre la place des morts. « Comment avons-nous pu laisser faire ? » La question est sur toutes les lèvres, se lit dans tous les regards. Mais au fond de ces prunelles où les dernières étincelles d’énergie finissent de s’éteindre, je crains qu’il n’y ait plus que la résignation. Hier, on a enterré Argos, le plus fort d’entre les Titans. Ce matin, les Administrateurs sont venus nous voir. Ils ont rassemblé les femmes, les vieillards, les enfants. Ils ont parlé, longuement. Ils ont expliqué que les Forges avaient besoin de sang neuf. Ils ont dit, aussi, qu’il y avait tant de demandes que le Démiurge avait décidé d’investir dans des installations plus imposantes, plus productives, encore. Cela coûtait de l’argent. Beaucoup d’argent. Il fallait donc se préparer à faire quelques sacrifices. Payer plus de taxes. Mettre au plus vite les enfants au travail. Et se séparer des bouches inutiles. L’assemblée a baissé la tête. L’assemblée n’a pas résisté.




Publié dans charlottebousquet

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Lacenaire 16/11/2009 13:03



Triste réalité que cette pression appliqée sans cesse au salarié; d'abord dans le but d'accélérer les cadences, d'obtenir des résultats puis, l'alibi de cette fichue crise à l'appui, de favoriser
des actionnaires et d'autres nababs...
Il y a encore dix ans je croyais, depuis les bancs de la fac, que les syndiqués exagéraient et grossissaient le trait... Pauvre de moi: ils étaient bien doux dans leurs propos!
"Plutôt mort qu'employé !" (disait un ami zombi de mes connaissances)